Cet article est destiné aux professionnel·les de santé. Mais il est accessible à tous·tes !
En chirurgie maxillo-faciale (ou dans les suites de traumatismes), l’alimentation doit souvent être adaptée pour accompagner la consolidation osseuse.
Quand on voit la taille d’une vis d’ostéosynthèse, on comprend vite pourquoi les noix et les cacahuètes doivent attendre un peu…

Deux impératifs doivent co-exister :
- s’alimenter suffisamment pour récupérer d’une chirurgie fatigante (la perte sanguine n’est pas négligeable, notamment lors d’une génioplastie),
- adapter les contraintes exercées sur les sites fracturaires ou d’ostéosynthèse.
Ces contraintes concernent plusieurs aspects du quotidien : le sport, la position de sommeil… et bien sûr l’alimentation.
Concernant l’alimentation, la plupart des protocoles chirurgicaux propose une progression alimentaire suivant ce schéma : liquide → mixé → mou → alimentation normale.
Certains parlent simplement de phase « sans mastication » puis « avec mastication ».
Ce n’est pas toujours très clair pour les personnes concernées.
Quelle est la (ma) réalité de terrain ?
Je parle ici de personnes adultes.
Certaines personnes ont entendu « Mangez mou« … sans autre précision de durée. Et puis le sujet n’est pas réabordé, donc ces personnes mangent mou, longtemps…
D’autres ont reçu la consigne « Faites comme vous le sentez » … mais ne le sentent pas du tout, trop stressées pour tenter l’aventure d’une mastication. Voyons le positif, ces personnes font travailler leur langue.
A l’opposé, j’ai rencontré des aventuriers qui le sentaient un peu trop bien, eux. Quelques jours après leur ostéosynthèse mandibulaire, ils attaquaient déjà les cacahuètes.
Entre ces extrêmes; on observe une grande variété de comportements alimentaires.
Pour plusieurs raisons :
- une diversité de protocoles, allant du laconique « faites comme vous le sentez »1 au cahier de 5 pages avec un calendrier, des recettes etc…
- des malentendus : le message reçu n’est pas toujours identique au message émis, nous l’avons toutes et tous expérimenté,
- des personnalités plus ou moins prudentes, allant du très précautionneux à l’explorateur de l’extrême, voire pire :

Une marque de bière argentine a développé un implant prémolaire décapsuleur.2
Cliquez sur l’image pour voir l’édifiante vidéo…
Quoi qu’il en soit, la question de l’alimentation est un sujet qui préoccupe beaucoup les personnes concernées.
Qu’en disent les intéressé·es ?
Dans l’objectif de formaliser une préparation à la chirurgie maxillo-faciale, j’ai sondé plusieurs adultes ayant vécu l’expérience.
A la question « Qu’est-ce qui a été le plus compliqué dans votre quotidien pendant les premiers jours ou semaines après l’opération ? » , la majorité des personnes ayant répondu évoque l’alimentation.
La limitation d’amplitude d’ouverture buccale et l’impossibilité de mastiquer sont les principales sources d’inconfort.
En découlent lassitude et frustration : les textures manquent de variété, le repas n’est plus un moment de plaisir partagé.
Est-ce vraiment si important ?
Oui !
La chirurgie maxillo-faciale est connue pour entraîner des suites plus inconfortables que douloureuses. Les deux principales sources d’inconfort sont l’œdème et les contraintes alimentaires. Si l’œdème régresse généralement assez vite, les difficultés lors des repas peuvent durer plusieurs semaines.
Selon la littérature, après chirurgie orthognathique les apports énergétiques et lipidiques chutent significativement dès la première semaine. Les difficultés de mastication persistent jusqu’à 3 mois post-opératoires.3
Une perte de poids post-opératoire est rapportée chez 85% des patients, malgré les recommandations diététiques.4 On peut y voir les effets combinés de l’inflammation post-opératoire, des difficultés masticatoires et de la diminution des apports.
Au-delà de l’impact physique, une détérioration significative de la santé mentale et une désocialisation liées aux difficultés alimentaires sont documentées, avec des scores de qualité de vie générale en baisse significative à 6 semaines post-opératoires.5
Pourquoi et comment anticiper les difficultés alimentaires ?
Les témoignages que j’ai recueilli concordent : une phase post-opératoire bien anticipée est bien mieux vécue. Surtout en ce qui concerne l’alimentation.
Une préparation efficace repose sur 4 piliers :
- comprendre le protocole postopératoire
- connaître les principes d’enrichissement alimentaire
- disposer du matériel adapté
- préparer quelques recettes simples
Le protocole
Les consignes varient selon le type de chirurgie et les habitudes du chirurgien.
Les étapes sont classiquement décrites ainsi : liquide → mixé → mou → normal.
Le vocabulaire n’est pas uniforme, et diversement explicite : j’ai pu lire dans des protocoles « mou », « tendre » ou encore « souple » pour désigner la même texture.
Il existe pourtant une classification des textures, celle du groupe International Dysphagia Diet Standardisation Initiative (IDDSI)6. Elle permet de décrire précisément les textures alimentaires. Si le sujet vous intéresse, une vidéo de présentation des travaux de ce groupe est accessible ici.
La classification complète est synthétisée dans ces 2 pyramides inversées :

On peut faire correspondre les termes habituels avec les niveaux IDDSI :
| Description habituelle | Équivalence IDDSI |
|---|---|
| Liquide | IDDSI3 : liquide modérément épais ou purée fluide |
| Mixé / Mouliné | IDDSI4 : liquide très épais ou purée lisse |
| Haché | IDDSI5 : haché lubrifié |
| Mou, tendre | IDDSI6 : petits morceaux tendres IDDSI7 EC7 : facile à mastiquer |
| Normal | IDDSI7 |
Cela permet de construire un méta-protocole simple :
- En période sans mastication : alimentation liquide, homogène sans morceaux, plus ou moins épaisse.
- IDDSI3 / liquide modérément épais ou purée fluide,
- IDDSI4 / liquide très épais ou purée lisse.
- En reprise progressive de mastication
- IDDSI5 / haché lubrifié,
- IDDSI6 / petits morceaux tendres,
- IDDSI7 EC / facile à mastiquer.
Reste à expliquer comment distinguer ces différentes textures, ce qui est assez simple. Si simple que vous pouvez passer la section suivante de l’article si vous le souhaitez, et aller directement aux principes d’enrichissement.
Comment reconnaître les textures IDDSI ?
IDDSI3 / liquide modérément épais ou purée fluide :
L’aliment s’écoule entre les dents d’une fourchette.

Certains compléments nutritifs oraux sont classés IDDSI 3
IDDSI4 / liquide très épais ou purée lisse :
Purée homogène, sans morceaux, elle tombe en bloc d’une cuillère inclinée.

Certains compléments nutritifs oraux sont classés IDDSI 4
Houmous, purée, mousse, compote, smoothie etc …
IDDSI5 / haché lubrifié :
L’aliment tient en bloc sur la fourchette sans écoulement de liquide et sans particules qui s’en échappent. Il est facilement écrasé à l’aide d’une légère pression de la fourchette. Il n’est pas nécessaire de croquer l’aliment, les petits morceaux peuvent être écrasés avec la langue.

Viande ou poisson finement émincé, avec une sauce ou coulis très épais, lisse.
Fruits ou légumes écrasés ou passées au blender.
Riz non collant lubrifié et amalgamé par une sauce épaisse lisse.
IDDSI6 / petits morceaux tendres
L’aliment est constitué de petits morceaux de la taille d’un ongle (15 mm x 15 mm), il peut être écrasé à l’aide d’une pression de la fourchette.

Viande ou poisson cuit, tendre, en petits morceaux.
Fruits tendres et coupés en petits morceaux.
Légumes cuits à la vapeur ou bouillis, de taille ne dépassant pas 15 par 15 mm
Céréales totalement ramollies.
Riz non collant lubrifié et amalgamé par une sauce épaisse lisse.
IDDSI7 EC / facile à mastiquer
L’aliment peut être coupé à la fourchette.

Tout ce qui se coupe à la fourchette !
Les principes d’enrichissement de l’alimentation
L’objectif est de conserver un bon état nutritionnel dans une période d’augmentation des besoins (il faut récupérer de la chirurgie) couplée à une complication des prises alimentaires.
Il faut donc augmenter les apports en énergie et en protéines, pour éviter la perte de poids et la baisse de moral !
Les protéines
Les sources de protéines sont classiquement la viande, le poisson et les œufs (VPO), mais également les légumineuses. Chaque repas doit en comprendre une portion.
Pour enrichir les apports protéinés, on peut ajouter :
- de la poudre de lait entier,
- de la poudre de protéines (Whey),
- du jaune d’œuf, voire de l’œuf entier,
- du fromage fondu (Kiri, Vache qui rit),
- du jambon blanc mixé fin.
Les calories : sucre et gras !
L’enrichissement en calories se fait par l’ajout de :
- beurre, huile, margarine,
- crème fraiche,
- fécule de maïs,
- tapioca, vermicelles,
- produits sucrés (miel, confiture etc…).
Le matériel
Je vous fait un dessin ?

Au « Saint Blender » il faut ajouter des seringues pour la période de guidage élastique strict ou de blocage inter-maxillaire.
Les recettes
Encore une fois, se préparer en amont et réfléchir à quelques recettes permet, selon les témoignages recueillis, de mieux vivre la période post-opératoire.
Il est recommandé de commencer par des recettes froides dans les premiers jours.
Si vous suivez une personne concernée par les restrictions de mastication et que vous voulez la réconforter, je vous propose la recette d’Anouk, jeune fille récemment opérée et amatrice de pâtisserie. C’est un gâteau au chocolat et crème de marrons parfait pour le début de reprise de la mastication (IDDSI5 / haché lubrifié).
Je l’ai testé, il peut facilement être écrasé avec la langue.
NB : je l’ai cuit un peu plus qu’indiqué, jusqu’à obtention d’une légère croute en surface, soit 30 minutes.

Un régal !
Un peu collant en revanche, donc inadapté aux disjoncteurs à mon avis.

Le fondant au chocolat d’Anouk
Ingrédients
Préparation
- Préchauffer le four à 180℃
- Faire fondre le chocolat et le beurre (au bain-marie ou au micro-ondes)
- Mélanger aux autres ingrédients
- Verser dans un plat allant au four
- Faire cuire 20 minutes à 180℃
Si vous avez des recettes à partager, osez le faire en commentaire !
Bon appétit,
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- bien entendu, quand un chirurgien dit cela, c’est parce qu’il a estimé qu’il n’y a pas de risque à laisser faire. ↩︎
- un tire-bouchon aurait été plus utile à mon avis ↩︎
- Çelik ZM, Bayram F, Aktaç Ş, et al. Evaluation of pre- and postoperative nutrition and oral health-related quality of life in orthognathic surgery patients. Nutrition. 2024. https://doi.org/10.1016/j.nut.2024.112418 ↩︎
- Khattak Z, Benington P, Khambay B, et al. An assessment of the quality of care provided to orthognathic surgery patients through a multidisciplinary clinic. Journal of Cranio-Maxillofacial Surgery. 2012;40(3). https://doi.org/10.1016/j.jcms.2011.04.004 ↩︎
- Lee S, McGrath C, Samman N. Impact of orthognathic surgery on quality of life. Journal of Oral and Maxillofacial Surgery. 2008;66(6). https://doi.org/10.1016/j.joms.2008.01.006 ↩︎
- Cichero JAY et al. Development of International Terminology and Definitions for Texture-Modified Foods and Thickened Fluids Used in Dysphagia Management: The IDDSI Framework. Dysphagia. 2017;32(2):293-314. ↩︎
- EC pour Easy to Chew ↩︎











































