La force des habitudes

Cet article est destiné aux professionnel·les de santé. Mais il est accessible à tous·tes !

J’y ai pensé en nageant.

Je m’appliquais à sortir la tête de l’eau tous les 3 mouvements, et m’ai revenu le souvenir d’un patient.

Sportif de haut niveau (donc rien à voir avec moi), ce jeune homme nageait depuis son enfance un crawl à 2 temps. Autrement dit il respirait en sortant la tête toujours du même côté.

Vous voyez le problème ?

Sans surprise il avait une musculature, des mobilités, des douleurs… asymétriques !

Ce jeune homme illustre parfaitement la force des habitudes, leur effet « dose ».

Dans le domaine maxillo-facial, on peut trouver de nombreux exemples similaires :

  • La déglutition atypique répétée jusqu’à 2000 fois par jour, qui va exercer une force mobilisatrice sur les dents (et en cas de traitement orthodontique favoriser la récidive),
  • une position de sommeil contraignante pour le cou et la mâchoire (sur le ventre typiquement), tenue 8 heures par 24, soit un tiers de notre temps. Relisez si besoin cet article sur les liens entre position de sommeil et mâchoire.
  • un chewing-gum gardé en bouche juste un peu trop longtemps, mais toutes les après-midi, pendant des mois, des années,
  • des mouvements répétés de propulsion de la mandibule pour se ronger les ongles ou compenser un décalage de classe 2,
  • etc…

Malheureusement les habitudes orales sont souvent la porte d’entrée dans le monde des dysfonctions temporo-mandibulaires.

C’est pour cette raison que face à une personne qui se plaint de la mâchoire, ou qui veut éviter tout inconfort de cette zone, il faut chasser ses habitudes orales.

L’inventaire des habitudes orales

Le consortium « International Network for Orofacial Pain & Related Disorders Methodology » a produit un outil fabuleux : l’inventaire des habitudes orales.2

Je vous en propose une version à remplir en ligne et exportable. Vous pouvez la tester et, si vous êtes convaincu·e par son intérêt, en donner le lien à vos patient·es.

Vous noterez en parcourant cet inventaire, qu’il regroupe en fait des éléments de natures différentes.

D’un côté des habitudes stricto sensu, telles que différentes formes de bruxisme de l’éveil, la mastication de chewing-gum, l’onychophagie etc… elles ont en commun une réponse stéréotypée réconfortante à un stimulus donné. La boucle neurologique est courte, sous-corticale.

De l’autre des comportements plus complexes qui ne relèvent pas des mêmes mécanismes, notamment par leur manifestation durant le sommeil :

  • la position de sommeil,
  • une activité rythmée des muscles masticateurs (bruxisme).

En pratique ces deux catégories doivent être appréhendées distinctement.

La force des changements d’habitude

Comment imaginer prendre en charge une personne se plaignant de la mâchoire sans nous intéresser à ses habitudes orales ? Pour rester dans le nautique, cela reviendrait à écoper dans un bateau à la coque percée, sans chercher à colmater la voie d’eau !

  • Le bateau coule mon Capitaine, on écope ou on répare ?
  • Les deux Moussaillon !

Le questionnaire est rempli, votre patient·e a repéré des gestes répétés fréquemment, des comportements habituels, des postures tenues souvent ? Formidable ! Il est maintenant possible de transformer ces facteurs en leviers. Et certains sont très puissants.

Mais faisons à nouveau la distinction entre les différentes familles d’habitudes.

Les positions et comportements durant le sommeil

Un bruxisme du sommeil ne se traite pas en disant : « Mais arrêtez de bruxer pendant votre sommeil, que diable ! ». Et on ne peut pas non plus superposer à ce comportement une autre activité, ce que nous ferons avec d’autres « manies ». Le sujet déborde largement du propos de cet article, et je vous renvoie à la lecture de Bruxisme du sommeil si vous voulez aller plus loin.

De même la position de sommeil est généralement induite par différents facteurs : la literie (combo indissociable oreiller-matelas), les autres habitants du lit (conjoint·e, chat…) les douleurs, les capacités ventilatoires, voire les troubles ventilatoires. Ce n’est pas non plus le sujet ici, un autre article l’a traité précédemment.

On ne va tout de même pas le réveiller sous prétexte qu’on veut dormir sur le côté !

Un chat dort dans un lit

Les « vraies » habitudes orales

On retrouve dans cette catégorie l’onychophagie, les mordillements d’objets, de la langue, des lèvres ou des joues (labio- et jugophagie), la mastication de chewing-gums et toutes les activités du même ordre.

Pratiquées fréquemment, ces habitudes alimentent la surcharge musculaire et articulaire de la mâchoire. En aidant nos patient·es à en diminuer la fréquence, nous les aidons à trouver un confort durable.

Facile à dire…

Heureusement nous pouvons nous appuyer sur les théories de l’habitude.34

Une habitude peut se décomposer ainsi : un signal ou un contexte déclenche une routine qui produit une récompense. Voici quelques exemples :

HabitudeSignalRoutineRécompense
Bruxisme de l’éveilConcentration, effort, stress anticipatoire, dead line (ma compta !)Activité des muscles masticateursRéduction de la tension perçue, sensation de contrôle
OnychophagieTension émotionnelle diffuse, ennui, moment d’attentePorter les doigts à la bouche, mordre l’ongleSoulagement émotionnel immédiat, stimulation sensorielle
Chewing-gumFin de repas, sortie de réunion, ennui, trajet, envie de fumerMastication rythmique prolongée, souvent unilatérale, parfois des heuresSensation de bouche propre, substitut oral au tabac, stimulation rythmique anxiolytique

Si cette boucle est initialement consciente, traitée au niveau cortical, la répétition la transforme en circuit plus court, sous-cortical. Il n’y a finalement plus de conscience de l’habitude.

Les habitudes volent sous les radars

Sachant cela on comprend que les efforts conscients pour modifier une habitude sont finalement les moins efficients : beaucoup d’énergie dépensée pour des résultats incertains.

Nous l’avons toutes et tous expérimenté.

Souvent la personne face à nous sait pertinemment qu’en rongeant ses ongles elle fragilise ses dents, qu’elle fait souffrir ses ATM, qu’elle porte à sa bouche les bactéries de toutes les personnes ayant touché la poignée de porte avant elle (beurk). Pour autant l’habitude persiste.

Une autre technique consiste à modifier un des éléments de la boucle : à signal et récompense identiques, on associe une routine de substitution. Dans l’idéal ce nouveau comportement est incompatible avec l’ancien. Au lieu de se ronger les ongles en cas d’ennui ou de stress, on peut par exemple proposer une activité qui nécessite l’utilisation des doigts, comme la manipulation d’un objet. Cette stratégie peut être renforcée par une action sur le signal lui-même : des ongles entretenus, le fameux vernis amer pour activer un signal d’alerte qui va réveiller la conscience…

On est finalement dans la création d’une nouvelle habitude. Notre quotidien en rééducation !

En la matière, voici quelques enseignements des travaux sur les habitudes :

  • On ne change pas nos habitudes, on les empile les unes sur les autres. Donc quelle que soit la technique de changement, l’ancienne routine restera « gravée » en mémoire, prête à ressurgir. Cette rechute fait partie du jeu, on peut la dédramatiser ! 5
  • Annonçons des délais réalistes : la notion des « 21 jours pour créer une habitude » est un mythe. La durée nécessaire est en fait très variable, de 3 semaines à près d’un an. La médiane se situant autour de 2 mois (Lally, Singh).
  • La courbe d’automatisation est une asymptote : les premiers jours produisent les plus grands gains. C’est à ce moment que les efforts doivent être concentrés. Après il suffit d’entretenir. C’est comme à vélo : le démarrage demande de l’énergie, puis on entretient le déplacement pour peu d’efforts (Lally).
  • Il y a parfois des fenêtres idéales. Un changement de contexte, tel qu’un nouveau travail, un déménagement ou encore une rentrée scolaire peut être le bon moment pour créer ou modifier une habitude. 6
    Un exemple dans ma pratique : la chirurgie maxillo-faciale est une sorte de « reboot » qui crée une occasion rêvée pour faire évoluer les fonctions linguales. Associé à la levée des obstacles anatomiques au fonctionnement typique, ce moment représente l’opportunité idéale pour initier des changements.

La force d’une prise en compte des habitudes

Quelle que soit notre profession ou notre spécialité, nous nous intéressons aux habitudes des personnes qui nous consultent. Celles qui font souffrir (onychophagie, tabagisme…) comme celles qui font aller mieux : exercices prescrits, traitements médicamenteux, hygiène dentaire, activité physique…

L’accompagnement dans la prise de conscience et les changements d’habitudes est une approche transversale qui nous unit toutes et tous autour des personnes dont nous prenons soin.

D’ailleurs, quel que soit votre rôle auprès de cette personne, vous pouvez initier cette réflexion sur les habitudes orales. Et vous avez maintenant l’outil pour le faire.

A bientôt, si vous avez l’habitude de lire ce blog 😉

Vous souhaitez être averti·e du prochain article ?

Si vous ne l’avez pas encore fait, inscrivez-vous à ma newsletter destinée aux professionnel·les. Vous recevrez un mail par mois, pas plus c’est promis !

  1. Entre 232 000 et 557 000 fois. En respirant tous les 3 mouvements, il aurait tourné la tête entre 77 000 et 186 000 fois de chaque côté, soit une charge totale moindre, et surtout parfaitement symétrique. ↩︎
  2. Schiffman E, Ohrbach R, Truelove E, Look J, Anderson G, Goulet JP, et al. Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders (DC/TMD) for Clinical and Research Applications: Recommendations of the International RDC/TMD Consortium Network* and Orofacial Pain Special Interest Group†. J Oral Facial Pain Headache. janv 2014;28(1):6‑27. ↩︎
  3. Lally P, van Jaarsveld CHM, Potts HWW, Wardle J. How are habits formed: modelling habit formation in the real world. Eur J Soc Psychol. 2010;40(6):998–1009. doi:10.1002/ejsp.674 ↩︎
  4. Singh B, Murphy A, Maher C, Smith AE. Time to form a habit: a systematic review and meta-analysis of health behaviour habit formation and its determinants. Healthcare. 2024;12(23):2488. doi:10.3390/healthcare12232488 ↩︎
  5. Wood W, Neal DT. A new look at habits and the habit–goal interface. Psychol Rev. 2007;114(4):843–863. doi:10.1037/0033-295X.114.4.843 ↩︎
  6. Verplanken B, Wood W. Interventions to break and create consumer habits. J Public Policy Mark. 2006;25(1):90–103. doi:10.1509/jppm.25.1.90 ↩︎

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *