Cet article est destiné aux professionnel·les de santé. Mais il est accessible à tous·tes !
Alors non, n’allez pas imaginer un article sur les problèmes de mâchoire liés à des pratiques sexuelles. Ce n’est pas le sujet du jour !1
Je parle aujourd’hui du sexe au sens biologique, celui qui conditionne notamment des aspects hormonaux. Et je le distingue du genre, notion sociale à partir de laquelle se construisent des comportements, des attentes… et parfois des pressions.
Mais pourquoi parler de genre et de sexe dans un article sur la mâchoire ?
Parce que quand je regarde mon planning, le constat est frappant : sur 10 personnes en soin pour dysfonction temporo-mandibulaire, 9 sont des femmes !
Et je m’interroge sur les raisons de cette sur-représentation féminine. Les femmes sont-elles plus susceptibles de développer un problème de mâchoire ? Si oui, pourquoi ?

Précisons la notion de dysfonction temporo-mandibulaire
Commençons par poser quelques bases utiles à la réflexion.
Il est courant de parler de dysfonction temporo-mandibulaire (DTM) face à 3 signes :
- des bruits articulaires,
- des douleurs,
- une perturbation des mouvements : limitation d’amplitude voire blocages, déviations à l’ouverture, asymétrie dans les diductions.
Cette définition descriptive, largement partagée en pratique clinique, reste toutefois insuffisante pour rendre compte de la complexité des DTM.
Pour aller plus loin il existe des critères diagnostiques de référence à l’international : Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders (DC-TMD)2
Selon ces critères, les dysfonctions temporo-mandibulaires sont caractérisées à partir de deux axes complémentaires :
L’axe I est somatique
Il décrit la nature du trouble sur le plan musculo-articulaire et est sub-divisé en 3 groupes :
- axe I, groupe 1 : douleurs musculaires,
- axe I, groupe 2 : troubles condylo-discaux (avec ou sans limitation de l’amplitude d’ouverture buccale),
- axe I, groupe 3 : arthralgies, atteintes articulaires dégénératives.
L’axe II est psychosocial
Il regroupe les dimensions subjectives et contextuelles de la dysfonction : vécu de la douleur, chronicité, retentissement fonctionnel, qualité de vie, anxiété, dépression…
Cet axe est subjectif mais quantifiable grâce à des questionnaires plus ou moins spécifiques (vous pouvez les télécharger en français ici, c’est cadeau !).
Cette double approche est particulièrement riche puisqu’elle souligne l’importance du vécu du trouble, qui peut profondément modifier le pronostic et la prise en charge chez deux personnes présentant pourtant initialement un tableau somatique comparable.
Que disent les études ?
Les études concordent pour dire que naître femme expose à un risque plus élevé de développer une dysfonction temporo-mandibulaire.
Citons par exemple la méta-analyse de Bueno et al. publiée en 20183. La compilation des données issues de 5 articles a permis de raisonner sur un échantillon de 2518 personnes. Précisons que ces personnes n’étaient pas suivies pour une dysfonction temporo-mandibulaire.
Dans cet échantillon, le risque de présenter un problème de mâchoire somatique (axe I de DC-TMD) est globalement 2,2 fois plus élevé chez les femmes que chez les hommes.
En fonction des groupes les risques sont plus ou moins marqués :
- axe I, groupe 1 (douleurs musculaires) : 2,08 femmes pour un homme,
- axe I, groupe 2 (troubles condylo-discaux) : 1,6 femmes pour un homme,
- axe I, groupe 3 (douleurs articulaires, atteintes articulaires dégénératives) : 2,09 femmes pour un homme.
Donc dans les formes douloureuses de DTM, le déséquilibre est plus marqué que dans les troubles purement « condylo-discaux ».
Une étude suédoise récente4 portant sur un échantillon de 94769 personnes (!) met également en évidence les différences d’évolution entre hommes et femmes en cas de DTM. Un problème de mâchoire va plus fréquemment évoluer vers une symptomatologie douloureuse chez les femmes que chez les hommes. Et pour elles le retour au confort est moins la règle, avec un risque de chronicisation de la douleur majoré.
Une anecdote à ce propos :
Pendant un cours d’université sur la prise en charge des dysfonctions temporo-mandibulaires, je pose cette question à l’intervenante : « Avez-vous repéré un profil particulier de patient chez qui l’évolution est moins favorable ? ». Et pendant qu’elle commence à me répondre, un des hommes de l’assistance l’interrompt pour dire « Les femmes ! ». Je me dis donc bravo, double dose de misogynie : il se permet de lui couper la parole, et pour dire cette énormité. Et bien je sais maintenant, après avoir lu cet article suédois, qu’il n’était peut-être pas si misogyne que ça sur le fond : c’est un fait statistique, l’évolution des DTM chez les femmes est moins favorable. Mais ça n’excuse pas pour autant la forme de sa prise de parole.
Les données épidémiologiques confirment une inégalité entre femmes et hommes face aux dysfonctions temporo-mandibulaires, tant en termes de fréquence que d'évolution.
Mais un ratio de deux femmes pour un homme, c’est encore loin de ce que je constate au quotidien. Il y a donc autre chose. L’axe psychosocial ?
Quelles différences peuvent expliquer ce sur-risque féminin ?
L’anatomie
Il existe des différences anatomiques de la sphère maxillo-faciale entre hommes et femmes. Ce dimorphisme est particulièrement prononcé au niveau mandibulaire, à tel point qu’il permet la différenciation en anthropologie médico-légale.
Pour autant, aucun lien avec les DTM n’a été établi.
Le dimorphisme sexuel anatomique de la sphère maxillo-faciale n’explique pas la vulnérabilité féminine face aux DTM.

Les variations hormonales
Certaines de mes patientes m’ont expliqué que leurs douleurs de mâchoire sont superposables à leur cycle hormonal. Alors j’ai relu sur le sujet, parce que je dois avouer que je n’y connaissais pas grand chose.
Si vous connaissez déjà ça par cœur, c’est comme dans Mario, il y a un passage secret.
Lors du cycle menstruel
Le cycle hormonal est une succession de phases ayant chacune une dominante :
- sécrétion croissante d’œstrogène pour la phase folliculaire (du début des règles à l’ovulation)
- sécrétion croissante de progestérone pour la phase lutéale (de l’ovulation aux règles), et d’œstrogène dans une moindre mesure.
L’ovulation est marquée par une concentration élevée en œstrogène, la période prémenstruelle par une chute des concentrations des deux hormones, œstrogènes et progestérone.

A dose modérée, l’œstrogène a une action stimulante sur le système nerveux. L’hormone a tendance à favoriser les phénomènes inflammatoires. La sensibilité à la douleur est augmentée durant la phase folliculaire.
Cette sensibilité du système nerveux est exacerbée lors du pic d’œstrogène précédant l’ovulation.
L’effet des œstrogènes est ensuite contre-carré, durant la phase lutéale, par la progestérone. Son action est protectrice, elle « calme » le système nerveux, avec des effets antalgiques et anti-inflammatoires. Des concentrations anormalement basses de progestérone en phase lutéale favorisent donc douleur et inflammation.
L’effondrement pré-menstruel des concentrations en œstrogène et progestérone peut générer une hyper-sensibilité à la douleur.
Ces interactions entre hormones, inflammation et sensibilité à la douleur sont plus marquées chez certaines femmes. Une prédisposition génétique semble expliquer cette disparité de réponse aux facteurs hormonaux.
Les cas particuliers de la grossesse et de la ménopause
- Lorsque les concentrations d’œstrogène sont très élevées en fin de grossesse, l’hormone devient protectrice vis-à-vis de l’inflammation.
- Les concentrations très basses en œstrogènes de la ménopause sont parfois associées à une plus grande sensibilité à la douleur.
Et la testostérone ?
Cette hormone masculine a des actions antalgiques (elle augmente le seuil douloureux) et anti-inflammatoires.
Il y a donc, en termes de vécu de la douleur, des différences entre hommes et femmes liées aux hormones. Et également une variabilité de la sensibilité à ces hormones entre femmes, relevant de facteurs génétiques.
Si les différences biologiques entre femmes et hommes modulent l’expérience de la douleur, elles ne suffisent pas à expliquer l’ampleur des écarts observés en pratique clinique. Il faut alors s’intéresser aux déterminants sociaux et psychologiques, autrement dit au genre.
La charge mentale
Je n’en suis pas fier mais si je suis honnête, je dois avouer que je n’ai découvert la notion de charge mentale que très tardivement. En réalité, c’est mon activité libérale qui m’a permis de l’appréhender. Et je ne l’ai malheureusement vraiment comprise que lorsque je me suis retrouvé en sur-charge mentale…
Globalement, la planification des tâches repose encore majoritairement sur les femmes.

Or certains facteurs impliqués dans les dysfonctions temporo-mandibulaires, tels que le bruxisme de l’éveil ou certaines habitudes orales, peuvent être compris comme des réponses comportementales à la charge mentale.
Le recours aux soins
Voilà encore une distinction inter-genres : les femmes consultent plus que les hommes, c’est un fait documenté. Par exemple par cette étude canadienne menée auprès de 7260 personnes et s’intéressant tant à la santé psychique que somatique.5 Les résultats montrent une différence significative dans la propension à consulter. Cette différence est plus marquée si le motif de consultation est lié à la santé mentale.
Parlons justement de cet aspect psychologique.
La santé mentale
Une étude prospective a recruté 3263 adultes en population générale.6 Aucune de ces personnes ne présentait ne présentait de dysfonction temporo-mandibulaire selon les critères DC-TMD. Au moment de l’inclusion, divers paramètres ont été évalués : anxiété, dépression, catastrophisme, somatisation, stress perçu, etc…
Au bout de 3 années de suivi, 260 personnes avaient développé un problème douloureux de mâchoire. L’analyse statistique a permis de déterminer des facteurs prédictifs de DTM. Les sujets qui ont développé une DTM douloureuse pendant le suivi avaient, avant toute douleur : des scores plus élevés d’anxiété, plus de stress perçu, plus de catastrophisme, plus de symptômes somatiques. Certains de ces éléments sont également cités dans les théories sur la modulation centrale de la douleur, tiens donc…
La dépression isolée constitue un facteur à plus faible valeur prédictive que l’anxiété, le stress ou la somatisation.
Et le genre ? Dans cette étude les profils psychosociaux à risque sont plus fréquents chez les femmes… qui sont également plus nombreuses à développer une DTM douloureuse pendant le suivi.
Quelles conclusions ?
Que faire de ces informations en pratique courante ? Je vous propose quelques pistes, et suis curieux de lire les vôtres en commentaire.
La compréhension des mécanismes qui sous-tendent les inégalités entre hommes et femmes face aux DTM nous permet de mieux entendre ce que les patientes nous disent. Et écouter, c’est déjà créer une relation thérapeutique propice à la guérison.
Savoir expliquer que l’intensité et le retentissement des symptômes (DC-TMD/Axe II) ne sont pas toujours proportionnels aux anomalies structurelles (DC-TMD/Axe I), c’est un bon point de départ : « Je constate effectivement que votre mâchoire craque lorsque vous ouvrez la bouche, mais ce signe bénin perturbe-t-il vos activités du quotidien ? » Sur ce point vous me direz qu’il n’y a pas de différence entre hommes et femmes. Vous avez raison.
Évaluer l’axe psychosocial (ou axe II) des critères DC-TMD, permet de ne pas nous enfermer dans une prise en charge vouée à l’échec. Dans certains cas, la solution est dans le travail sur l’anxiété, la gestion du stress etc… Je peux faire quelques blagues pour détendre l’atmosphère, mais je ne suis pas un professionnel de la santé mentale. La pluridisciplinarité s’impose dans certains cas qu’il faut savoir reconnaître.
Pour finir, j’aimerais tenter une synthèse au travers d’une situation fréquente au cabinet.
La première séance de bilan se termine : après l’interrogatoire et l’examen clinique, je restitue mes observations et j’explique les mécanismes possibles de la dysfonction temporo-mandibulaire. J’évoque les facteurs connus : surcharge fonctionnelle, stress, bruxismes, sommeil, variations hormonales … et la patiente me dit : « ah oui, justement, je ne vous ai pas dit : je souffre également d’une endométriose. D’ailleurs j’ai mis du temps à le faire reconnaître ». Et là vous pouvez m’imaginer en train de préparer un cocktail mental.

- Hormones,
- douleurs aiguës (sensibilisation périphérique),
- douleurs récurrentes (sensibilisation centrale),
- parcours médical parfois long et éprouvant,
- stress, anxiété (modulation descendante).
En agitant tous ces ingrédients dans ma tête, je me dis : « comment éviter la chronicisation, tout est réuni ! » En conséquence :
- Je vais probablement proposer de compléter mes soins par une orientation vers d’autres professionnels.
- L’éducation thérapeutique va occuper une place importante dans la prise en charge.
- Le rythme des rendez-vous va devoir être adapté !
D’ailleurs vous feriez quoi à ma place ? Des séances rapprochées ou au contraire espacées ?
A bientôt !
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- Psst… entre nous, c’est pourtant un thème qui ressort parfois en consultation pour dysfonction temporo-mandibulaire. Et oui, je pourrais en parler. Peut-être une autre fois. ↩︎
- Schiffman E, Ohrbach R, Truelove E, Look J, Anderson G, Goulet JP, et al. Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders (DC/TMD) for Clinical and Research Applications: Recommendations of the International RDC/TMD Consortium Network* and Orofacial Pain Special Interest Group†. J Oral Facial Pain Headache. janv 2014;28(1):6‑27. ↩︎
- Bueno CH, Pereira DD, Pattussi MP, Grossi PK, Grossi ML. Gender differences in temporomandibular disorders in adult populational studies: A systematic review and meta‐analysis. J Oral Rehabil. sept 2018;45(9):720‑9. ↩︎
- Lövgren A, Vallin S, Häggman-Henrikson B, Kapos FP, Peck CC, Visscher CM, et al. Women are worse off in developing and recovering from temporomandibular disorder symptoms. Sci Rep. 8 févr 2025;15(1):4732 ↩︎
- Thompson AE, Anisimowicz Y, Miedema B, Hogg W, Wodchis WP, Aubrey-Bassler K. The influence of gender and other patient characteristics on health care-seeking behaviour: a QUALICOPC study. BMC Fam Pract. 31 mars 2016;17(1):38. ↩︎
- Fillingim RB, Ohrbach R, Greenspan JD, Knott C, Diatchenko L, Dubner R, et al. Psychological Factors Associated With Development of TMD: The OPPERA Prospective Cohort Study. J Pain. déc 2013;14(12):T75‑90. ↩︎
