Mode et orthodontie

Cet article est destiné aux professionnel·les de santé. Mais il est accessible à tous·tes !

« Tous·tes les camarades de classe de mes enfants ont un appareil, à croire que c’est une mode ! »

« Notre génération n’allait pas autant chez l’orthodontiste, et on ne s’en porte pas plus mal ! »

Vous les avez déjà entendues, ces sentences sans appel ? Moi je dois y répondre assez régulièrement, au minimum une fois par semaine. Et pour l’instant ça m’amuse encore. J’y vois une belle occasion d’expliquer quelques bases. De transformer une défiance en levier d’adhésion au traitement.

Et les fashion braces, on en parle ?

C’est donc la question du jour, vous l’aurez compris :

La mode est à l’orthodontie, mais l’orthodontie est-elle une mode ?

L’orthodontie est à la mode

Alors oui, convenons-en, on voit régulièrement des appareils orthodontiques dans des campagnes de communication grand public.

Avec un œil exercé, on en voit même un peu partout. Et compte tenu du possible recours aux aligneurs « invisibles », ça ne peut être que volontaire.

La couverture du magazine Mlle Adèle.

Shooting mode dans un magazine rennais.

Vous voyez ?

Des marques surfent sur l’image que peut véhiculer le port d’un appareil orthodontique : jeunesse, attention portée à l’image, ostensible volonté de prendre soin de soi…

Il y a même une tendance virale depuis un an aux faux appareils, et je ne parle pas des strass. Cherchez « Fashion braces » sur les réseaux, vous verrez.

Des ados suivent scrupuleusement des tutos pour se poser eux-mêmes leurs fausses attaches.

Comble du geek chic… mais dangereux !

Qu’en penser ?

Du bien : je vois au cabinet nombre d’enfants, d’ados et surtout d’adultes qui ont du mal à sourire ou à quitter le masque de peur de montrer leurs bagues. Ils ou elles ont peur du jugement. Pour ces personnes, la visibilité du traitement orthodontique dans l’espace médiatique les aide à assumer leur appareil. C’est donc positif.

Du mal : se coller seul à la glue, au nom du style, du métal dont on ne connait pas la composition, pose évidemment des problèmes de santé. Il y a des risques : mouvements dentaires incontrôlés, empoisonnement à la colle, aux métaux, inhalation, infection.

Les associations professionnelles alertent : « ne faites pas ça ! »

L’American Association of Orthodontists (AOO) par exemple, qui met en garde les personnes qui seraient tentées. Vous pouvez lire leur article « Why You Should Avoid This New Trend » (au passage vous verrez que je leur ai emprunté leur photo d’illustration, je n’ai pas trouvé mieux).

Certains pays comme la Thaïlande ont même légiféré pour interdire cette pratique.

Mais la pression sociale des réseaux a un effet sur les ados qui n’est pas toujours rationnel. Sur nous non plus d’ailleurs, soyons honnêtes.

Donc l’appareil orthodontique assumé dans l’espace public, voire sublimé, oui, sans problème puisqu’il décomplexe.

En revanche, le multi-attaches do it yourself pour suivre la tendance virale du moment, non évidemment !

L’orthodontie est-elle une mode ?

C’est le sentiment de certains parents, qui ont l’impression de voir fleurir des appareils dans toutes les bouches enfantines et s’interrogent sur les motivations des orthodontistes.

« Tous·tes les camarades de classe de mes enfants ont un appareil… »

Ce n’est pas totalement faux, il y a effectivement beaucoup de traitements orthodontiques.

On estimait déjà il y a une dizaine d’années qu’un enfant sur 3 avait besoin d’un traitement orthodontique à son entrée au collège (selon les critères de l’Index of Orthodontic Treatment Need). 1

Et on trouve des chiffres bien supérieurs dans la littérature récente.

Par exemple dans une étude menée en 2022 par Leslie Borsa auprès de 359 collégien·nes de Cagnes-sur-Mer. Presque 9 enfants sur 10, âgé·es de 10 à 13 ans, y présentaient une anomalie osseuse et/ou dentaire justifiant, selon les critères de la Haute Autorité de Santé, une prise en charge orthodontique.

Notons que dans cette étude, seul un enfant sur 5 était effectivement en cours de traitement orthodontique. 2

Les chiffres de cette étude m’ont laissé perplexe : pourquoi autant de besoins en orthodontie ? Quels critères sont pertinents pour les évaluer ? Et s’il y a autant de besoins, pourquoi si peu d’enfants sont-ils traités ? Y aurait-il une inégalité d’accès au traitement orthodontique ?

Je n’ai pas toutes les compétences pour répondre à ces questions. Sentez-vous libre de partager votre point de vue en commentaire.

« … à croire que c’est une mode ! »

Pas vraiment. Pas chez l’enfant en tous cas.

Je dirais plutôt qu’on observe une augmentation des besoins, assez facilement explicable.

En effet l’orthodontie chez l’enfant est orthopédique, son sujet est la croissance osseuse. Si le crâne et la face de l’enfant grandissent harmonieusement, les dents trouveront facilement leur place, sans grande nécessité d’aide extérieure.

Or cette croissance est sous l’influence de différents facteurs dont certains sont fonctionnels. Pour faire simple : ventilation nasale, mastication et déglutition.

Et quelle est l’évolution de ces facteurs ?

  • Les enfants respirent de plus en plus par la bouche.
  • Si les enfants ont la bouche ouverte leur déglutition-succion persiste,
  • Ils mangent de moins en moins d’aliments consistants.

Finalement les 3 facteurs fonctionnels de croissance sont en perte de vitesse !

Pour être complet il faudrait que je vous parle aussi de l’interaction entre posture globale et facteurs de croissance maxillo-faciale. Je le ferai une autre fois, promis, mais développons plutôt l’évolution de ces trois facteurs de croissance :

La ventilation nasale

Une petite fille souffle sur des pissenlits

Les allergies respiratoires explosent ! De 3 % d’allergiques aux pollens dans les années 60, nous sommes passés à 30 %3 Et les projections sont à la hausse. Des plantes de plus en allergisantes pullulent, le taux de CO2 booste la pollinisation, dont la durée augmente sous l’effet du réchauffement climatique. Et cerise empoisonnée sur le gâteau déjà bien indigeste : les particules fines se lient aux pollens pour en décupler les effets !

Dans ces conditions, respirer par le nez devient pour certains de plus en plus compliqué. Avec pour conséquence la perte simultanée de deux facteurs de croissance : ventilation nasale ET déglutition. En effet, les fonctions linguales ne peuvent être typiques d’un sujet denté chez un enfant qui a la bouche ouverte.

La mastication

Manger mou limite la croissance maxillo-faciale

En ce qui concerne la mastication, vous le savez : nous mangeons de plus en plus mou.

Si vous avez des enfants, faites cette expérience : ne dites rien mais laissez-leur sur la table du petit déjeuner une baguette et du pain de mie. Et observez.

Chez moi, mes ados ne toucheront pas à la baguette… flemme.

Et le plus drôle4, c’est quand ils décident (influencés par les réseaux sociaux encore une fois) de se dessiner la belle « jaw line » de Brad Pitt.

Sur un site de médecine esthétique :

« Les contours faciaux structurés et vigoureux sont devenus des références en matière de beauté et d’attractivité masculine. »

Ils ou elles se mettent alors à mâcher des gommes extra-dures pour y arriver.

Manger mou et mâcher des pneus pour compenser... j'adore !

La déglutition

Avec la bouche souvent ouverte, la déglutition ne peut évoluer vers son mode typique du sujet denté. Elle reste à son stade « primaire » de déglutition-succion, qui ne stimule pas correctement la croissance faciale.

En pratique, l’inocclusion labiale fait partie des obstacles à la rééducation des fonctions linguales.

Donc finalement la vraie tendance, ce n’est pas l’orthodontie, mais bien la disparition des facteurs de croissance maxillo-faciale … qui a pour conséquence l’explosion des besoins en orthodontie !

Allez, une dernière pour la route :

« Notre génération n’allait pas autant chez l’orthodontiste, et on ne s’en porte pas plus mal ! »

En fait je suis particulièrement bien placé, en tant que rééducateur des fonctions maxillo-faciales, pour affirmer que c’est faux.

Je vois au quotidien les conséquences de défauts de croissance maxillo-faciale qui auraient gagné à être « interceptés » par un traitement d’orthopédie précoce.

C’est d’ailleurs ce qui motive la prise en charge des jeunes enfants : leur éviter les pathologies inhérentes à une croissance maxillo-faciale perturbée (et parfois le recours à une chirurgie maxillo-faciale à l’âge adulte).

A savoir, pour ne citer que les principales indications qui conduisent des adultes à me consulter :

  • dysfonctions temporo-mandibulaires,
  • céphalées de tension,
  • acouphènes,
  • cervicalgies,
  • troubles ventilatoires du sommeil,
  • dysfonctions tubaires,
  • etc …

Les personnes qui tiennent ce discours de la « mode de l’orthodontie » souffrent parfois elles-mêmes de ces troubles, sans savoir qu’ils résultent justement d’une absence d’orthodontie dans leur enfance.

Et si on arrive à leur faire comprendre ce lien, jackpot ! Nous aurons gagné de précieux alliés dans le suivi de leur enfant.

Pour conclure

Les appareils orthodontiques sont de plus en plus visibles. C’est une bonne chose pour aider les personnes en cours de soin, quel que soit leur âge, à assumer leur traitement.

Pour autant, dire que l’orthodontie est une mode, c’est se tromper de cible. Le vrai sujet est en amont : pourquoi y a-t-il de plus en plus besoin de recourir à l’orthodontie ?

La réponse est à chercher du côté des facteurs de croissance maxillo-faciale, dont l’évolution est problématique.

Que pouvons-nous faire pour aider nos enfants à respirer par le nez, avoir une alimentation diversifiée en termes de consistances, et leur donner ainsi les possibilités d’évoluer vers une déglutition typique ?

Voilà de beaux enjeux éducatifs et de prévention pour 2026 !

Bonne année et à bientôt !

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  1. Jamilian A, Darnahal A, Damani E, Talaeipour M, Kamali Z. Prevalence of Orthodontic Treatment Need and Occlusal Traits in Schoolchildren. Int Sch Res Notices. 2014 Oct 28;2014:349793. ↩︎
  2. Borsa L, Estève D, Charavet C, Lupi L. Malocclusions and oral dysfunctions: A comprehensive epidemiological study on 359 schoolchildren in France. Clin Exp Dent
    Res. 1 avr 2023;9(2):332‑40. ↩︎
  3. Ministère de la Santé. Effets des pollens sur la santé. Disponible sur : https://sante.gouv.fr/sante-et-environnement/air-exterieur/pollens-et-allergies/article/effets-des-pollens-sur-la-sante ↩︎
  4. Si cette pratique n’augmentait pas leur risque de développer des problèmes d’articulations temporo-mandibulaires. ↩︎

2 réponses sur “Mode et orthodontie”

  1. Merci pour cette belle réflexion qui nécessite une sensibilisation des enfants et de leurs parents notamment par leurs médecins/dentistes (s’ils arrivent chez le kiné c’est qu’il existe déjà une problématique a priori:)).
    Tout à fait d’accord sur les pbs de croissance maxillo faciale (gros contexte environnemental) et la nécessité de prendre en charge le plus précocement possible pour éviter de devoir le faire à l’âge adulte;)

    1. Merci pour ce retour !
      Je suis tout à fait d’accord : le rôle des soignants de « première ligne » , médecins et dentistes en particulier, est crucial. L’un des enjeux majeurs est de repérer au plus tôt les signaux faibles d’une croissance qui ne va pas dans la bonne direction.
      D’ailleurs, d’autres professionnels de l’enfance, non soignants, pourraient également avoir un rôle à jouer dans ce repérage précoce.
      Reste ensuite à bien identifier les réseaux permettant d’orienter ces enfants après dépistage, dans des délais raisonnables : ORL, allergologues, orthodontistes, kinésithérapeutes ou orthophonistes.
      Et en amont de ce dépistage, il y a la prévention primaire, à laquelle nous pouvons toutes et tous participer. Y compris dans nos cabinets de kinés, même lorsque le motif de consultation n’est pas en lien avec la croissance maxillo-faciale. Informer, par exemple, une jeune maman suivie en rééducation périnéale sur les facteurs de croissance de son enfant peut déjà faire une différence.
      Bref, si nous le voulons, nous avons toutes et tous un rôle à jouer.

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